30/08/2016

The Get Down


J'ai toujours entendu dire que le rap avait explosé grâce au black-out du Bronx pendant lequel des branleurs ont profité du bordel ambiant pour dévaliser des magasins de Hi-Fi et faire main basse sur des tonnes de vinyl. Et bien The Get Down, la nouvelle production Netflix, traite justement de ce point de bascule. Imaginez : 1977. Le Bronx ressemble à un décor post-apo. Le disco domine sur les dancefloors. Les coupes afro sont obligatoires. Dans la rue, des jeunes sans lendemain dans sur la tête et réenchante leur décor urbain 
à la bombe. Et des DJ s'échinent à écouter la soupe disco à la recherche d'un passage sans parole dont le boumtchap-boumtchap va leur faire zoum zoum zoum dans leur benz benz benz. Et l'on suit la destinée de Mylene, la porto ricaine fille de pasteur qui veut désespérément devenir la prochaine reine du disco et de son amour de jeunesse, Zek, qui possède la magie du flow. Ils veulent sortir du Bronx, faire tomber les murs et créer le son de demain, et la vie va s'acharner à leur rappeler que ça ne sera pas de la tarte.

Le parcours de Mylene est celui de la belle fille qui doit faire confiance à un producteur has been et à un oncle beau parleur, mais on ne va pas se mentir, il est moins intéressant que celui de Zek. Parce que le wordsmith, il va se trouver des potos et surtout un DJ répondant au nom de Shaolin Fantastic. Et ils vont apprendre à la dure comment produire du bon son. Parce que ce rap balbutiant est déjà hyper compétitif. Parce que le grand maître de Shaolin (le légendaire Grandmaster Flash, qui est consultant sur la série) fait rien qu'à singer la sagesse asiatique des films de kung-fu. Parce qu'il faut aussi trouver un moyen de manger à sa faim et que dans le Bronx, ça veut souvent dire dealer. Mais de galère en galère, ils vont forger une fraternité qui leur fera chanter tous en coeur "Simple et funky l'esprit funky".

Bref, comme le dit Thomas B, The Get Down, c'est le vrai truc Old School Renaissance. Quand ces gamins s’entraînent pour devenir des b-boys, j'ai retrouvé la même émotion que les scènes de battle d'Eminem dans 8 Mile. Parce que oui, je n'ai jamais oublié l'instant précis où j'ai été mis en contact avec l'album L'École du Micro d'Argent d'IAM. Parce que le Rapper's Delight du Sugarhill Gang fait vibrer en moi des choses inavouables. Que Jump Around de House of Pain me fout le péchou. Parce que cette vidéo de Jim Carrey ne cessera jamais de me faire rire.

Oh, la série a des défauts. Elle raconte l'histoire du point de vue de Zek en rapeur actuel qui raconte sa vie dans le ghetto en 1977. Et ces passages dont d'une rare fadeur (et c'est sans doute fait exprès pour montrer à quel point le rap bling bling a totalement perverti cette rage initiale). Le pilote de la série est signé par Baz Luhrmann, qui utilise les mêmes excès que dans Romeo+Juliette et Moulin Rouge. Moi, j'adore, mais ça peut irriter. La série est parsemée de plans de coupe d'époque qui font vrais mais dont le grain rappelle trop souvent au spectateur que c'est un mash up.

Mais quel swing ! Y'a des persos de folie, on sort de chaque épisode avec des mélodies nostalgiques plein les oreilles (comme le You're losing your Vitamin C de CAN qui me hante depuis plusieurs jours), on veut voir ce possey exploser les gros nazes d'en face. Si vous ne voulez pas incarner un gang de b-boys après ces six premiers épisodes, vous n'avez aucun coeur. D'ailleurs, j'en profite pour parler de cet épisode de Radio-Rôliste où Thomas B fait son habituel propagande hip hop en mettant de l'avant un JdR (Five Fires) qui a exactement pour ambition ludique de raconter des histoires à la The Get Down.

29/08/2016

La série Steve Harrison, de Robert E. Howard (années 30)


Épisode 45
Numéro 127 et 132 de la collection Fantastique / SF / Aventure (1985)


Le découpage des aventures de Steve Harrison en deux volumes n’étant dû qu’aux contraintes éditoriales de NéO, j’ai opté pour un seul billet.

Au début des années 30, Robert Howard tenta de percer sur le marché des pulps policiers, au moins aussi vaste et juteux que celui des pulps fantastiques grâce auquel il s’était lancé.

Pour cela, il lui fallait un personnage, ce fut l’inspecteur Steve Harrison, chargé de faire régner l’ordre dans River Street, le quartier asiatique d’une grande métropole. Harrison est donc « le Blanc incompréhensible qui fait respecter les lois incompréhensibles de sa race ».

Howard a dû le percevoir comme un échec. Il n’aime pas les histoires policières, le droit et les procédures ne l’intéressent pas, mais il essaye… et se heurte à des refus ou à des magazines qui ferment avant d’avoir publié ses textes. Résultat, la plupart de ces histoires ont dormi trente ou quarante ans dans un tiroir avant de voir le jour.

Howard s’est-il donné les moyens de réussir dans le genre policier ? C’est une bonne question. Les héros howardiens sont des loups solitaires violents et dotés d’une moralité toute personnelle, autrement dit l’antithèse d’un policier – même les sociopathes les moins fréquentables d’Olivier Marchal font encore vaguement attention à leur hiérarchie et évitent les massacres, qui génèrent trop de paperasses. En bonne créature de Robert Howard, Harrison travaille seul, ignore les procédures et économise des frais de bourreau à l’État quand on lui résiste. Son chef est une abstraction à qui il fait des rapports laconiques au téléphone. Il lui arrive de mobiliser des agents en uniforme si besoin, mais la plupart du temps, il se débrouille avec un flingue ou ses poings, et cède souvent à des accès de violence howardiens au possible. Bref, c’est Conan le Barbare en trench-coat.

Vu avec le recul et sans s’encombrer du cahier des charges de Super-Detective Stories ou Strange Detective Stories, le résultat est éminemment consommable, à condition d’aimer les sociétés secrètes chinoises, les joyaux perdus, les vendettas, les poisons qui rendent fous, les meurtres bizarres et les repaires souterrains. Les histoires sont trop strictement policières et trop courtes pour que la comparaison soit pleinement opérante, mais par instants, j’ai pensé à Harry Dickson – ceux de Jean Ray, bien entendu.

Steve Harrison et le maître des morts




• Le peuple du serpent se déroule dans le Sud-ouest des États-Unis, et plus précisément dans un marécage peuplé d’individus en délicatesse avec la justice. Parmi eux, un assassin chinois que traque Steve Harrison. Cette courte histoire offre aux lecteurs du vaudou, des meurtres, des alligators et un petit arrière-goût de déjà-vu…

• Le maître des morts est la première des deux aventures où Steve Harrison, flanqué d’une pépée nommée Joan La Tour, affronte le terrible Erlik Khan, soigneux décalque du diabolique Dr Fu Manchu. Or donc, le quartier chinois dissimule une horde mongole, un Druze syrien qui a abusé du lotus noir s’embarque dans une vengeance hallucinée, des caisses pleines de brigands chinois en catalepsie servent d’élément d’ambiance, et on se marre bien.

• Les noms du Livre noir est la suite directe du Maître des morts. Erlik Khan est mort – mais est-il bien mort ? Peu importe, cela ne l’empêche pas de se venger de Steve et de Joan. Celle-ci se fait protéger par Khoda Khan, assassin afghan en cavale de son état. Sa présence change la fin de la nouvelle en concours d’ultra-violence entre Khoda et Harrison (qui prend l’avantage grâce à un casse-tête mongol, avant d’être battu au finish par l’emploi judicieux d’un bâton de dynamite[1]).

• Les dents de la mort nous parle de poison exotique, d’un seigneur de la guerre chinois et de son influence à River Street, d’un criminel à la nationalité incertaine nommé Yarghouz Barolass – et de dents en or, bien sûr. C’est une lecture plaisante, qui renferme une idée superbement nawak que je ne déflorerais pas, mais il lui manque une dose de folie furieuse pour arriver au niveau des deux nouvelles précédentes.

• Le mystère de Tannernoe Lodge n’est que partiellement de Robert Howard : elle fut terminée par un certain Fred Blosser. Cela ne se ressent pas. Harrison, invité par un explorateur qui craint pour sa vie, se retrouve piégé dans un huis clos délirant, avec des cadavres dans tous les coins, des passages secrets, des assassins maronites en mission, etc. Vite lu et complètement récupérable en jeu de rôle à condition de la faire jouer au rythme d’un Tex Avery, ou de la séquence asiatique des Barbouzes.


Steve Harrison et le talon d’argent



• La lune noire commence par un meurtre original et se poursuit par une « enquête » qui ne s’embarrasse pas de complications inutiles – l’histoire compte trois personnages : Harrison, la victime et un « témoin ». Elle se conclut par une chute rigolote, que je n’avais pas vu venir. C’est une bonne petite histoire, mineure mais plaisante.

• La maison du soupçon nous sort de River Street pour nous expédier dans un coin perdu du Sud-est des États-Unis, où Harrison se rend pour récupérer un témoin. Comme de bien entendu, il tombe sur des complications à tiroir. Le coupable se devine vite, mais on se laisse gentiment porter.

• Le talon d’argent nous renvoie à River Street, pour la plus complexe et la plus ambitieuse de toutes les enquêtes de Steve Harrison. C’est aussi la seule où apparaissent des notions policières comme les empreintes digitales et la balistique. Les cadavres s’accumulent, on voit passer des hommes de loi véreux, un garde du corps malchanceux, un mandarin modérément maléfique, une vamp qui finit mal, un journaliste collant… À un moment donné, on renonce à chercher à comprendre et on attend que Steve fasse son boulot et démasque l’assassin, qu’on a repéré au bout de trente secondes.

• La voix de la mort nous apprend que Steve Harrison n’est pas immunisé contre la plaie des détectives de fiction : même quand ils sont en vacances, il leur tombe du boulot sur le dos. Cette courte histoire n’a pas beaucoup d’intérêt par elle-même, en dehors de nous sortir des chinoiseries périljaunesques. Au bout d’un moment, l’encens, les dragons et les mandarins diaboliques, ça fatigue.

Steve Harrison et… est un simple synopsis de deux pages. Si elle avait été rédigée, notre héros aurait volé au secours d’une ancienne amie dont le mari était accusé de meurtre. Tel quel, c’est un document intéressant sur la méthode de travail de Robert Howard.

Les rats du cimetière clôt le recueil en beauté. Cette courte histoire est un morceau de bravoure macabre, qui empile démence, tête coupée baladeuse, rats anthropophages, fantôme indien et vendetta en à peine trente pages (assez aérées). Dans les années 50, elle aurait pu donner un joli petit conte du Gardien de la crypte, une fois convertie en BD. Sous forme de nouvelle, le résultat est bizarre : on a l’impression que Robert Howard, possédé par l’esprit d’Edgar Poe, a entrepris d’écrire un scénario pour Scoubidou.

Au bout du compte, les deux recueils se tiennent bien, sans grosse faiblesse. Je vous les conseille sans réserve, à condition d’aimer Robert Howard, l’exotisme rétro tendance « péril jaune », ou les deux.

À propos de péril jaune, si je vous en parle, c’est parce que Samuel Tarapacki cite Steve Harrison parmi les inspirations des Cinq supplices. Comme les deux volumes dormaient sur mes étagères depuis des années, j’ai décidé d’aller y voir. Et donc, merci Samuel, à la fois pour l’inspi et pour la campagne !



[1] Et d’un somptueux « oui, et… » de la part d’un auteur-MJ compréhensif, ou d’un méga-succès critique, selon la manière dont vous formalisez les choses.